• Untitled (The father), par Gregory Crewdson

    Untitled (The father), par Gregory Crewdson

     

    Comme nous avions tous les deux posé un jour de congé, Marion et moi sommes allés visiter la Galerie Daniel Templon.

     

    Il nous a fallu faire l’aller-retour dans la rue Beaubourg avant de trouver l’entrée de la galerie, qui depuis la rue est pratiquement indécelable : comme la galerie se trouve au fond d’une petite cour, c’est par une porte cochère tout ce qu’il y a d’ordinaire qu’il faut passer depuis la rue, et si on ne sait pas que la galerie se trouve derrière… on ne peut pas la trouver (il y a quand même une petite plaque « Galerie Templon », mais c’est un peu juste). En même temps, étant donnée la notoriété de la galerie, je pense qu’ils n’ont pas à craindre pour leur fréquentation, d’autant que l’entrée est gratuite (donc, qu’il y ait 100 pékins ou 2 par jour, ça leur en touche l’une sans bouger l’autre, comme disait ma grand-mère).

    La galerie exposait une dizaine de photos en très grand format (environ 1m50×2m) tirées de la série Beneath the roses (Sous la surface des roses). Ces photos sont assez représentatives du travail de l’artiste : hyperréalistes par le thème qu’elles abordent (la solitude, l’incommunicabilité, le quotidien dans ce qu’il peut avoir de plus sordide… on est bien « sous la surface des roses », derrière le masque plaisant arboré en société), elles sont aussi paradoxalement surréalistes par leur atmosphère. Crewdson prépare en effet chacune de ses prises avec un soin méticuleux (que l’intéressant livre présentant l’intégralité des œuvres de la série, et posé à l’entrée de la galerie, permet d’entrevoir), reconstituant parfois en studio les décors qu’il a sélectionné, employant de multiples projecteurs pour diffuser exactement la lumière souhaitée sur chaque élément… Ce soin apporté à la composition et à l’éclairage des scènes leur donne un aspect très cinématographique (on pense parfois aux ambiances des films de David Lynch), mais aussi un côté artificiel (clairement intentionnel).

     

     

    La qualité technique des œuvres de Crewdson est donc généralement remarquable, mais cette maîtrise technique ne suffit pas à emporter mon enthousiasme, encore moins mon admiration : il y a bien une poignée de photos que j’ai trouvé réussies sur l’ensemble de celles que j’ai pu voir depuis cette visite (la dizaine présentée à la Galerie Templon n’étant pas particulièrement séduisante d’ailleurs), mais dans l’ensemble, si je vois bien pourquoi l’œuvre de Crewdson est rapprochée de celle d’Edward Hopper, mon avis est qu’alors que la peinture de Hopper invite à une douce mélancolie, la photographie de Crewdson instille, elle, plutôt le désespoir, voire le dégoût par certains de ses aspects les plus crus et manque cruellement de poésie.

     

    Et finalement, alors que les ambitions de Crewdson et ses références avaient tout pour faire de moi un fan, je suis finalement resté sur ma faim.

    Dommage donc, même si son travail reste intéressant et que je vous invite quand même à y jeter un oeil, j’en espérais davantage.


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  • Affiche de l'exposition "Controverses"
    Une exposition sur des photos qui ont suscité des controverses, voilà qui générait à la fois des espoirs (des photos qui font débat, c'est a priori intéressant) et des craintes (une exposition entière composée de ce genre de photos, est-ce que ce n'est pas un poil racoleur?).
    L'expo "Controverses - photographies à histoires" qui se tient sur le site Richelieu de la BNF du 3 mars au 24 mai 2009, est heureusement plus subtile que ce que je croyais qu'elle serait a priori, comme le suggère habilement le sous-titre de l'expo: il s'agit avant tout de raconter le contexte des photographies présentées, qui pour la plupart ne paraissent pas aujourd'hui devoir susciter la moindre polémique, afin d'expliquer pourquoi elles ont pu à leur époque être la source de conflits intellectuels, moraux, juridiques ou financiers.

    J'avais suivi un cours sur "Le scandale" pendant ma maîtrise de Médiation Culturelle, et le procédé me paraissait particulièrement intéressant, c'est donc avec plaisir que j'ai découvert la visée réelle de cette expo en y pénétrant. On y découvre ainsi tout au long d'une frise chronologique (qu'on peut choisir de ne pas suivre de façon linéaire si on veut s'épargner l'impression de n'être qu'un maillon d'une longue chaîne qui s'étire lentement dans la grande salle oblongue consacrée à l'expo) de rapides présentations synthétiques des images exposées et des motifs de controverses que suscitât chacune à son époque. Ces cartons auraient gagné à être davantage soignés (il y a de nombreuses fautes d'orthographes et mots manquants) et vivants, mais dans la mesure où le nombre des photos présentées est important et que chacune nécessite qu'on s'attarde pour la lecture de son carton de contextualisation, cette synthétisation paraissait inévitable (pour ceux qui voudraient davantage de détail sur les controverses ou le contexte de certaines photos, le catalogue de l'exposition fournira un support de complément appréciable, de toutes façons).

    Si peu de photos sont remarquables en elles-mêmes (moins d'une dizaine auraient retenu mon attention dans un contexte différent), les controverses évoquées permettent de voir se construire en filigrane le droit d'auteur et la notion d'oeuvre d'art  appliqués à la photographie, mettent en perspective les interrogations sur la liberté d'expression vs la censure, la liberté d'information vs la propagande ou la raison d'état, voire le simple droit à l'image...

    Une intéressante expo donc, mais qui exige qu'on y consacre un petit moment (2h pour la visite en gros, si on veut vraiment lire les descriptifs des photos -sans quoi l'expo n'a pas vraiment d'intérêt).

    Quelques images quand même pour illustrer tout ça:
     Recihstag Flag (1945) par Evgueni Khaldei
    Sur cette magnifique et très fameuse photo par exemple (Pose du drapeau soviétique sur les toits du Reichstag, par Evgueni Khaldei), on apprend qu'elle a été initialement publiée avec une retouche subtile mais significative: l'oeil attentif remarquera que l'officier allemand qui aide son camarade à tenir en équilibre sur son perchoir porte une montre à chaque poignet. En raison des rumeurs de pillage auxquels les soldats seraient accusés de se livrer, il fut choisi d'effacer la montre excédentaire...

    J'aurais aimé trouver d'autres images pour évoquer notamment le problème de la limite entre inspiration, citation et plagiat, préoccupation importante aujourd'hui où la référence ou la reprise sont l'argument parfois principal d'un grand nombre d'oeuvres plastiques ou surtout musicales. Deux cas me reviennent en mémoire, je me contenterai de renvoyer vers deux sites qui les commentent plus longuement qu'il ne serait utile de le faire ici à titre de simple exemple:
    Ce site (notamment la quatrième page, directement évoquée dans l'expo) qui évoque le plagiat dont se serait rendu coupable le vidéaste Jean-Baptiste Mondino envers l'oeuvre du photographe Guy Bourdin.
    Et cette page qui mentionne le plagiat de Jeff Koons d'une photo gentiment kitsch utilisée pour des cartes postales et dont il fit réaliser une sculpture supposément parodique (en déchirant quand même consciencieusement la mention du copyright sur la carte postale qu'il avait envoyé au fondeur qui devait réaliser la sculpture), comme s'il était indispensable de s'"inspirer" d'une image anodine et totalement inconnue pour réaliser une "oeuvre" de ce genre; une démarche qui en dit long sur son auteur (dont, vous l'aurez peut-être compris, je considère le travail comme une grosse escroquerie).

    Lien: deux articles critiques mais intéressants sur l'expo, qui regrettent que la présentation choisie aie été chronologique plutôt que thématique: http://deslivresetdesphotos.blog.lemonde.fr/2009/03/31/controverses-une-histoire-juridique-et-ethique-de-la-photographie/ ou http://lunettesrouges.blog.lemonde.fr/2009/03/16/controverses/

     

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  • est un photographe américain. Son site est ici, un site amateur avec pas mal de ses photos de mode et de pub ici .

    David LaChapelle

    Une exposition rassemblant supposément près de 200 de ses œuvres se tient actuellement (du 6 février au 31 mai 2009 à la Monnaie de Paris. Celle-ci propose de retrouver les photos de l'artiste tirées pour la plupart en grand (voire très grand) format, classées par séries.

    On attaque fort dès l'entrée avec deux photographies qui mêlent l'iconographie traditionnelle catholique avec la mythologie et le mode de vie contemporain : d'une part le célèbre Heaven to Hell, Pieta avec une Marie incarnée par Courtney Love
    Heaven to Hell

     qui tient dans ses bras la dépouille d'un modèle qui personnifie à la fois le Christ et Kurt Cobain, et dont les bras sont percés de trous d'aiguille de seringue. Juste en face, une tête de Jésus noir sur fond rouge sang,
    Jesus Noir
    sur laquelle a été ajoutée (apparemment récemment) une main en relief (comprendre : elle n'appartient pas à la photo originale, mais a été imprimée à part, et découpée puis installée légèrement en premier plan pour donner une 3e dimension fictive à l'image comme dans les livres « pop-up ») qui tient un téléphone portable (grand classique de l'œuvre de Lachapelle).

    La salle suivante reprend le principe du pseudo-relief à deux sous (bien laid mais génialement originâââââââââl), avec des œuvres condamnant le consumérisme occidental : d'un côté des compressions inintéressantes de voitures de luxe (à la Cesar mais en carton). De l'autre côté un diorama peuplé de jeunes gens et jeunes femmes bien faits et peu vêtus (voire nus), reprenant les codes des scènes classiques en peinture occidentale de dénonciation de la décadence (richesses, animaux en pleine fornication, poses lascives...) mais avec une esthétique typique de l'occident contemporain (joaillerie de luxe, lunettes de soleil, téléphone portable...). Suivent plusieurs photos du même acabit (sans relief toutefois), entremêlant les canons de l'art pictural classique et ceux de la photo de magazine.
     
    Celles-ci m'ont intéressé en ce sens qu'elles mettent en perspective la perception que nous avons aujourd'hui des œuvres classiques, des scènes de débauche qui nous paraissent parfaitement acceptables mais qui étaient perçues bien différemment à leur époque (telle La Mort de Sardanapale, de Delacroix, par exemple).


    La Mort de Sardanapale, de Delacroix, les innombrables nus qui peuplent les peintures classiques et qui nous semblent naturels et innocents parce qu'ils ne sont pour nous qu'une image et ont perdu leur dimension charnelle. Au-delà du questionnement sur la perception des œuvres classiques, c'était aussi pour moi une interrogation sur ma perception de ces œuvres-ci, comme celles de la série Déluge, qui figent des personnages contemporains dans des postures et avec des attributs qui leur donnent un aspect peu crédible, voire ridicule. Or ici encore, ce qui me frappe dans ces œuvres et me fait les déprécier, me semble parfaitement normal dans des œuvres classiques : cela me fait réévaluer les photos de LaCchapelle, que j'ai peut-être un peu trop rapidement condamné pour leur mauvais goût et leur côté putassier.

    La salle suivante me renforce d'ailleurs dans cette nouvelle appréciation de l'auteur, avec la série des Awakened, dont les modèles sont plongés en apesanteur dans une eau pas complètement claire, donc une poursuite intéressante du thème de la catastrophe (les corps évoquent ceux de noyés victimes d'une inondation ou d'une crue subite) avec une esthétique cette fois plus sobre (les couleurs sont moins clinquantes que dans les autres séries).

    La salle suivante présente la série Recollections, des montages réalisés par LaChapelle à partir de photos familiales anodines de l'Amérique profonde dans lesquelles il insère des éléments incongrus : drapeaux, armes à feu, personnages raides défoncés. Rigolo dans l'esprit, mais plastiquement moche.

    Et on passe ensuite à des séries de photos à la frontière entre aspiration artistique et simple image de mode, glamour et souvent trash, avec quelques réussites mais globalement beaucoup de mauvais goût, de clinquant, et une fascination pénible pour le star system et le cul (toutes les photos que je poste ici sont parmi celles que j'estime réussies, donc pour les photos trash plus typiques de son travail, cherchez plutôt sur Google Images).

    Cameron Diaz
    Alice
    David LaChapelle est assurément un photographe talentueux. Plusieurs de ses œuvres, même celles que je trouve laides, témoignent de son sens de la composition, de sa maîtrise de la technique photographique, de la lumière, des couleurs (toujours incroyablement vives). Il y a dans certaines de ses démarches des aspects intellectuellement ou esthétiquement intéressants (ou simplement amusants, ce qui n'est déjà pas si mal), et j'étais ressorti de l'expo avec un avis mitigé mais quand même plutôt positif. Mais en préparant ce billet et en recherchant des images pour l'illustrer, je me suis aperçu que la production globale de Lachapelle était beaucoup plus orientée vers ces photos glamour et kitsch, hyper racoleuses (en gros : du cul, des célébrités, et des couleurs tape-à-l'œil). Combiné avec l'absence de message -voire pire : le gros prétexte clairement fallacieux de la condamnation de la guerre,

    du consumérisme
    Hou, méchant Coca-Cola!
    ou de la décadence alors qu'il en adopte en vérité totalement les codes- ce constat me fait retrouver mon a priori initial concernant l'artiste : c'est d'un mauvais goût  branchouille total, une flatterie de tout ce que c'est supposé condamner et qui mérite pourtant effectivement d'être condamné, et c'est donc une grosse escroquerie intellectuelle sans intérêt.

    En temps normal, quand je sors d'une expo en ayant trouvé 10 œuvres intéressantes je m'estime relativement satisfait, mais là, la pénibilité de l'ensemble de l'œuvre me fait déprécier des pièces que j'aurais trouvé individuellement réussies.

    Par ailleurs, tous les textes relatifs à l'expo évoquent la présentation de près de 200 photos, il y en a en réalité bien moins (80, d'après certaines sources sur Internet : je ne me suis pas amusé à compter, mais clairement, on voit qu'il n'y en a pas 200), parce que Lachapelle a décidé après le vernissage d'en retirer un certain nombre. Le problème, c'est que les cartons explicatifs présents dans les salles n'ont pas été révisés, si bien qu'on se retrouve régulièrement à lire des textes qui parlent d'œuvres... qu'on ne verra pas. Ne pas avoir pris le soin de refaire 1 carton (1 feuille blanche A4, hein...) par salle, soit en gros 10 cartons au total pour éviter ce genre de plantage, c'est un signe de la considération des organisateurs et sans doute de l'artiste pour le public, dont ils doivent supposer qu'il n'est pas exactement venu pour lire du blabla, mais bien pour se rincer l'oeil. Hou !


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  • L'exposition s'intitule "ROBERT FRANK, Un regard étranger : Paris/ les Américains", au Jeu de Paume du 20 janvier jusqu'au 22 mars 2009.

    Photo tirée de "Les Américains" de Robert Frank

    Photo tirée de "Les Américains" de Robert Frank

    Photo tirée de "Les Américains" de Robert Frank

    Photo tirée de "Les Américains" de Robert Frank

    Robert Frank est un artiste suisse, qui déambule dans l'Amérique des 50's (entre 56 et 57 précisément) en prenant des clichés plus ou moins à la volée, avec un Noir&Blanc et une lumière crayeuse qui contrastent avec l'enthousiasme affiché par les Etats-Unis de l'époque et évoquent au contraire un univers de désenchantement qui est à la fois une réalité de l'Amérique, et une part du propre vague à l'âme de l'artiste. Se nourrissant des événements et de la réalité qu'il rencontre et non d'un programme préétabli, il rompt avec les convenances d'une image bien cadrée et composée, pour une photographie plus subjective, assumant une certaine négligence vis-à-vis des rudiments de la technique photographique et privilégiant la liberté et l'intuition qui sont la source d'une nouvelle manière de prendre des photos, que Robert Frank va construire peu à peu.

    De ses milliers de prises (28 000, annonce le commentaire de l'expo), il tire 83 photos dont il définit soigneusement l'ordre dans lequel elles apparaissent dans son ouvrage intitulé « Les Américains », et qui sont exposées dans leur intégralité au Jeu de Paume. Robert Frank se battra pour que les photos soient publiées seules, sans aucun texte les accompagnant ou les légendant. Il obtient ce qu'il souhaite avec la deuxième édition de 1959, dans laquelle il accepte quand même une courte introduction à son ami l'écrivain Jack Kerouac : l'œuvre achevée se veut donc une séquence non narrative, non démonstrative, mais qui doit suivre un certain cours.  La mise en page est simplissime, utilisée ponctuellement pour dénoncer des inégalités sociales ou pour projeter l'émotion particulière d'une scène sur une seconde, proche.

    L'ouvrage est donc un tout disparate en ce qu'il offre de regards et de perspectives différentes, mais cohérent dans ce qu'il révèle de la vision, du discours et du style du photographe.

    L'exposition comprenait en sus de cette présentation des photos de « Les Américains », une section sur Paris et le travail qui effectua Frank dans l'après-guerre quelques années avant son périple américain, et où l'on retrouve quelques-unes de ses marques de style (la déambulation hasardeuse dans les rues, le choix de scènes et de personnages a priori banals qui évoquent avant tout une ambiance...).

    L'expo propose aussi deux films du photographe, Pull My Daisy (1959) et True Story (2004). Il s'agit là de cinéma expérimental et mieux vaut que je m'abstienne de donner mon avis là-dessus, ça m'évitera de passer pour un con de réac' (m'enfin c'est quand même super-chiant et sans intérêt).

    Marion surtout et Pierre et Elise (avec qui nous avons été voir cette expo) en sont ressortis satisfaits, Marion entendant même faire l'acquisition du livre « Les Américains » (et étant supposée écrire ce billet sur la visite de l'expo).

    Pour ma part j'étais plus mitigé : entre dix et quinze photos m'ont plu sans qu'aucune me transporte vraiment.   Au-delà du témoignage historique sur l'évolution de la prise de vue et des choix des sujets en photographie, je n'ai pas été plus emballé que cela par les qualités intrinsèques de ces images, qui ont peut-être perdu de leur force aujourd'hui du fait qu'elles ont perdu de leur exceptionnalité.

     

    Note : je me suis pas mal 'inspiré' de cette page pour rédiger la partie « présentation de l'artiste » de ce billet.

     


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  • L'énigme de l'heure, par Giorgio de Chirico
    L'énigme de l'oracle (Giorgio de Chirico)
    Giorgio de Chirico (1888-1978)  est un artiste italien dont la période d'activité s'étend du début du XXe siècle à son dernier quart, en gros. Célèbre pour ses tableaux aux ambiances si mystérieuses qu'elles confinent au mystique, Chirico est reconnu avec Carlo Carrà comme le créateur de l'art « Métaphysique ».

     

    Le souvenir le plus lointain que j'ai de Chirico remonte -une fois n'est pas coutume- à mes années de fac. Notre prof d'esthétique - M. Makarius, très sympa même si pas super vivant (un défaut inhérent à la matière ?)- nous avait fait une série de cours sur l'œuvre de l'artiste, en abordant les thèmes de la réification et de la mélancolie davantage que celui de «l'énigme ».
    Plusieurs des œuvres qui ont rendu l'homme célèbre, et quelques autres plus confidentielles, trouvaient une résonnance en moi : à cette époque davantage encore qu'aujourd'hui, j'étais sensible à l'atmosphère d'inquiétante étrangeté qui se dégage de ces toiles où la vie s'est faite immobile, où le silence semble peser sur des places écrasées par un soleil qui projette des ombres longilignes et sur lesquelles souffle toujours une infime brise, ou ces ateliers peuplés de figures rigides et désincarnées -statues, mannequins...- à la fois évocations d'une humanité disparue et d'une vie insufflée à des objets inertes.

     

    J'étais donc content de pouvoir retrouver ces œuvres mélancoliques au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris à l'occasion d'une rétrospective exclusivement consacrée à Chirico (du 13/02/09 au 24/05/09), même si je m'inquiétais un peu du caractère répétitif que ces compositions risquaient d'avoir, juxtaposées les unes à la suite des autres.

    Le début de l'exposition, la plus emblématique du « genre » du peintre (l'art Métaphysique, donc), à la fois me comblait L'énigme d'un jour II (Giorgio de Chirico)
    (L'énigme d'un jour II avec sa statue de commandeur résigné,

    Les Muses inquiétantes (Giorgio de Chirico)
    les Muses inquiétantes
    ,
    Le poète et le Philosophe à la couleur et la texture extraordinaire, que je n'aurais jamais pu apprécier à sa juste valeur sur une reproduction papier) et me confortait dans mes appréhensions : une Enigme d'un jour, c'est poétique ; trois compositions successives dans la même veine, et c'est la suspicion qui s'installe : n'est-on pas en train de nous gaver d'une recette qui a marché une fois et dont on suppose qu'elle marchera à nouveau ? Et ces tableaux dépouillés et à la facture relativement maladroite, dans lesquels l'artiste disperse des éléments qui ne sont intrigants que parce que la situation veut qu'on leur prête cette qualité, ne sont-ils pas une énorme escroquerie intellectuelle, invitant (avec des arguments qui ont perdu leur originalité à force de répétition) le spectateur à s'inventer ses propres interprétations secrètes pour donner à la fois sens et valeur à l'œuvre ?

     

    Il faut reconnaître aux meilleures peintures de Chirico cette qualité, qu'elles invitent celui qui les regarde à une sorte de contemplation, de plongée dans un onirisme suscité par l'œuvre mais prolongé dans... l'inconscient (?) propre du spectateur ; et c'est en ce sens qu'on peut admirer en Chirico un visionnaire, en avance d'une poignée d'années sur les Surréalistes.

     

    L'exposition de poursuit avec des œuvres moins intéressantes : la série des « bains » qui servit d'illustration pour le texte d'une pièce de théâtre et lui permit de rebondir un temps dans sa carrière... mais qui sont d'une grande laideur et extrêmement répétitives ; puis des peintures très étonnantes de gladiateurs à la mode Fauve (des couleurs criardes et volontairement pas naturelles, supposées apporter au dessin de l'œuvre la dimension supplémentaire de la traduction visible de l'émotion) qui paraissent aujourd'hui épouvantablement kitsch (et toujours affreusement laids) ; l'évocation de l'œuvre de « copiste » de Chirico, qui s'évertua à réaliser des copies d'œuvres célèbres avec une personnalisation à la Chirico (généralement de mauvais goût assumé) ; des autoportraits grotesques en toréador, en madone...

    C'est que Chirico fut, après sa première période durant laquelle il était vénéré par ceux qui devinrent les Surréalistes, excessivement décrié, conspué pour son œuvre jugée en perte de vitesse puis décadente, et son génie artistique décrété perdu par André Breton entre autres : ces critiques ont visiblement durement affecté le peintre, qui répliqua apparemment dans un premier temps en tentant de renouveler son art, puis en tournant toutes ces questions en dérision, assumant sa déchéance en crachant à la gueule de ses détracteurs avec ces œuvres ostensiblement ratées. Une preuve de caractère admirable parce que gonflée, mais suicidaire.

     

    L'exposition se conclut par des séries de reprises par Chirico de ses propres œuvres : des variations à peine modifiées de ses premiers succès. Certaines de ces pièces dateraient de sa période Métaphysique, ce qui laisse penser qu'il était taraudé depuis longtemps par la question de la répétition (qui inspira Andy Warhol pour ses propres séries, comme le précise le commentaire de l'expo), un thème intéressant du point de vue de l'histoire de l'art ; mais au-delà du questionnement intellectuel, le cheminement de l'exposition laisse supposer qu'il s'agissait là encore d'une réponse de Chirico à ses détracteurs, aussi bien ceux qui jugeaient dans les premiers temps que son œuvre était répétitive (en effectuant concrètement ce qu'ils lui reprochaient, mettant ainsi leurs critiques en perspective (« voilà ce que ça donnerait si je refaisais réellement sans cesse la même chose »)), que ceux qui jetaient aux orties le reste de sa production (« si rien de ce que je peux proposer d'autres ne peut vous plaire, autant que je refasse ce qui vous a plu au départ »). Une démarche encore une fois osée mais qui marque un certain désespoir de l'artiste -en ce sens incroyablement moderne- qui, ne parvenant plus à exprimer plastiquement son art, transforme son travail en un discours sur son art.

     

    Une part importante de l'exposition était donc constituée d'œuvres plus ou moins ratées, volontairement ou non. Je suis content tout de même d'avoir pu voir « en vrai » certaines de ses pièces importantes (même si plusieurs d'entre elles ne perdent pas réellement grand-chose en tirage papier vue la pauvreté de la matière et la simplicité de la facture), et content aussi d'avoir pu découvrir d'autres aspects de l'œuvre de Chirico (notamment ses sculptures, peu nombreuses et mésestimées mais souvent plus réussies à mon goût que les peintures dont elles reprennent les figures) et certaines pièces inattendues (la « copie » baroque d'un caprice vénitien de Véronèse, par exemple). Content aussi d'avoir pu mieux découvrir le « personnage » Giorgio de Chirico, sa carrière et son cheminement intellectuel original.

     

    Pour le clin d'œil : j'ai réalisé en cherchant des illustrations pour ce billet que la couverturede l'un des meilleurs jeux vidéos de l'histoire (l'un de mes préférés en tous cas), Ico, était très inspirée des premières œuvres de Chirico ; un fait confirmé par la page Wikipedia consacrée au jeu et que je cite ici : Fumito Ueda s'est chargé de réaliser les jaquettes japonaise et européenne du jeu, dans un style qui s'inspire de certains tableaux du peintre métaphysique Giorgio de Chirico, tels que La Nostalgie de l'infini (1913) ou Mystère et Mélancolie d'une rue (1914).
    Pochette du jeu vidéo IcoLa Nostalgie de l'Infini (Giorgio de Chirico, 1911)

     


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